Afin de faire face au manque de main-d’oeuvre qualifiée et d’assurer la transmission du savoir-faire aux jeunes arrivants, l’entreprise de montres suisses haut de gamme Hublot conserve au sein de ses salariés 10% d’ouvriers âgés de 65 ans et plus.

Un choix stratégique pour une entreprise en pleine expansion

Pour comprendre le choix de cette étonnante stratégie, il faut commencer par évoquer Jean-Claude Biver, l’actuel pdg de l’entreprise — un homme qui compte parmi les dix personnalités majeures du monde de l’horlogerie suisse… Cette reconnaissance, il la doit à une puissance créatrice exceptionnelle, doublée d’un sens de la gestion très surprenant. Passionné par l’horlogerie, il entre dans le métier en 1974, après des études HEC, et ne le quitte plus. « Je considère la montre comme un prolongement du jouet de l’enfant à l’âge adulte, dit-il. Elle me fait penser aux mécanos ou aux machines à vapeur de quand j’étais petit ». Jean-Claude Biver pose d’abord son empreinte au sein de deux célèbres enseignes : Blancpain, dont il récupère le nom disparu depuis une vingtaine d’années, et qu’il transforme en l’une des marques les plus illustres au monde, puis le comité de direction du groupe Swatch en 1992, dont il devient l’un des sept dirigeants. « Ma position a pris davantage de rayonnement, je suis devenu l’un des acteurs de l’horlogerie ».

“Une start-up est généralement composée de personnes peu expérimentées… D’où la démarche originale de ce sémillant directeur : engager des personnes retraitées pour apporter de l’expérience à l’atelier.”

LE MODÈLE DE LA START-UP

Fort de ces succès, il reprend les rennes de la marque nyonnaise Hublot, une prestigieuse entreprise qui a créé l’événement en son temps pour avoir conçu des montres en caoutchouc. Après une période de gloire pendant les années 80, l’entreprise a cependant beaucoup souffert de la crise que traverse le monde de l’horlogerie. Quand Jean-Claude Biver reprend l’affaire, un peu endormie, en septembre 2004, le chiffre d’affaires est alors de 26 millions de francs suisses, pour 2,6 millions de pertes. Biver se fixe pour objectif de « relancer l’entreprise en suivant le modèle de la Startup ». Une telle structure permettrait de réunir plusieurs qualités : jeunesse, dynamisme et flexibilité. Mais elle présente aussi un inconvénient : sa composition. Une start-up est généralement composée de personnes peu expérimentées…

D’où la démarche originale de ce sémillant directeur : engager des personnes retraitées pour apporter de l’expérience à l’atelier. Le résultat ne se fait pas attendre : trois ans et demi plus tard, Hublot représente 250 millions de francs suisses, soit une multiplication par dix de son chiffre d’affaires. « L’idée de départ n’est pas le fruit d’un élan de générosité de ma part, mais bien d’exploiter l’expérience et les compétences de personnes qui ont 30, voire 40 années d’expérience dans le métier », explique Jean-Claude Biver. « En faisant appel à ces retraités, je fais d’une pierre deux coups, car ces seniors n’ont plus ce poids opérationnel qui pèse sur leurs épaules, la pression subie est moins importante et laisse le temps de la réflexion. Ils trouvent chez nous une nouvelle liberté, et un cadre d’expression qui favorise l’éclosion de tout leur savoir-faire».

UN TRAVAIL SUR MESURE


Les personnes retraitées de Hublot travaillent suivant les horaires auxquels elles aspirent. Leurs activités sont taillées sur-mesure, en fonction de leur personnalité et de leurs hobbies.
Les missions s’effectuent généralement au cas pas cas. Certains seniors travaillent donc un jour sur deux, sur mandat ; ceux qui redoutent le poids du stress disposent de leur planning à leur guise ; d’autres, encore, se laissent totalement absorber par leur travail, « comme avant ». Une ou deux personnes de l’entreprise ont ainsi conservé des horaires à temps plus que complet. Tel est le cas de Philippe Jolidon, chef de fabrication (qu’il s’agisse de la mise au point ou du développement de la montre) et responsable de la production au sein de Hublot, qui carbure à 70 heures de travail intensif par semaine. Philippe Jolidon oeuvre dans cette entreprise depuis 24 ans, et à l’heure de la retraite, il n’avait aucune intention de s’arrêter : « j’adore ce métier, et je continuerai tant que je serai en forme », affirme-t-il. Et Biver d’ajouter, rieur : « Il n’y a vraiment que le passeport qui nous dit qu’il est à la retraite ». Bourreau de travail comme beaucoup de passionnés, Philippe Jolidon n’a pas de temps à perdre en circonvolutions ; sa tâche suppose un travail de concentration de tous les instants !

Charlotte Pavard
Photos : © Charlotte Pavard